Chaque 14 juillet, les Champs-Élysées résonnent des pas d’une armée qui, sans le Tchad, n’aurait peut-être jamais rejoint Paris. Derrière la fête nationale française se cache une histoire tchadienne que peu racontent : celle d’un territoire qui, en 1940, a offert à la France Libre son premier point d’appui, et qui, quatre-vingts ans plus tard, a mis fin à sa présence militaire. Retour sur plus d’un siècle de destins croisés.
1900-1920 : la conquête et la naissance de Fort-Lamy
La rencontre commence par les armes. Le 22 avril 1900, à Kousseri, les colonnes françaises affrontent l’empire de Rabah Fadlallah. Rabah est tué ; le commandant François Lamy également. De ce champ de bataille naîtra Fort-Lamy, aujourd’hui N’Djaména. En 1920, le Tchad devient colonie à part entière, puis territoire de l’Afrique-Équatoriale Française (AEF), longtemps considéré comme la marge la plus lointaine de l’empire.
1940-1945 : le Tchad, berceau de la France Libre
C’est le chapitre que l’histoire officielle française n’oublie jamais et que les Tchadiens ont le droit de rappeler avec fierté.
Le 26 août 1940, le gouverneur Félix Éboué, avec le colonel Marchand, fait du Tchad la première colonie africaine à se rallier au général de Gaulle. Ce ralliement change tout : il donne à la France Libre une base territoriale, une légitimité et une profondeur stratégique.
De Fort-Lamy partiront les colonnes du colonel Leclerc. Le fort italien de Koufra capitule le 1er mars 1941 ; le lendemain, 2 mars 1941, drapeau hissé, Leclerc prononce avec ses hommes tirailleurs tchadiens en tête, le célèbre serment de Koufra : ne déposer les armes que lorsque les couleurs françaises flotteront de nouveau sur la cathédrale de Strasbourg. Serment tenu le 23 novembre 1944. Le Fezzan, la Tunisie, le débarquement, Paris, Strasbourg : la 2e DB a marché depuis le Sahara tchadien.
Le sang tchadien est dans la libération de la France. C’est le socle moral de cette relation et l’argument que N’Djaména devra toujours pouvoir opposer à Paris.
1960-1990 : indépendance, interventions, guerre de Libye
Le 11 août 1960, le Tchad accède à l’indépendance. Mais la France ne quitte jamais vraiment le terrain :
- 1969-1972 — Opération Limousin : appui à Fort-Lamy face à la rébellion du Frolinat, après l’appel à l’aide lancé par Tombalbaye en 1968.
- 1978 — Opération Tacaud : intervention face à l’avancée rebelle vers le sud.
- 1983 — Opération Manta, puis 1986 — Opération Épervier : face à l’expansionnisme libyen de Kadhafi, la France trace une « ligne rouge » et s’installe durablement.
- 1987 — la « guerre des Toyota » : les forces tchadiennes d’Hissène Habré, appuyées par le renseignement français, infligent une défaite historique à l’armée libyenne (Ouadi Doum, Fada).
- 1994 : la Cour internationale de justice restitue définitivement la bande d’Aouzou au Tchad.
Épervier deviendra le dispositif français le plus durable en Afrique : près de quarante ans de présence militaire continue.
2008-2021 : le Tchad, pilier militaire du Sahel
En 2013, l’armée tchadienne entre dans l’histoire militaire africaine en combattant aux côtés de la France dans les Ifoghas, au Mali, au prix de lourdes pertes. Le Tchad devient le pilier du G5 Sahel, et N’Djaména accueille le quartier général de l’opération Barkhane.
En avril 2021, à la mort du maréchal Idriss Déby Itno, Emmanuel Macron est le seul chef d’État occidental présent aux obsèques à N’Djaména. Symbole d’une alliance devenue quasi organique.
2024-2025 : la rupture
Le 28 novembre 2024, jour du 66e anniversaire de la proclamation de la République, N’Djaména dénonce l’accord de coopération de défense signé en 1976 et révisé en 2019. Décision souveraine, assumée : « les accords sont devenus complètement obsolètes », déclare Maréchal Mahamat Idriss Déby Itno, tout en précisant qu’il ne s’agit pas d’une rupture des relations avec la France.
Le calendrier est serré et « non négociable » : départ des chasseurs le 10 décembre 2024, rétrocession de Faya le 26 décembre, d’Abéché le 11 janvier 2025, et enfin de la base Sergent-Chef Adji Kosseï de N’Djaména le 30 janvier 2025. Le dernier avion militaire français décolle. Fin d’une présence ininterrompue depuis le début du XXe siècle.
C’est la fin d’un cycle, pas la fin d’une relation.
2026 : le pivot économique
Depuis, les deux capitales réécrivent les termes du partenariat, non plus sur le registre militaire mais sur celui des investissements, des infrastructures et des ressources.
- Janvier 2026 : visite du maréchal Mahamat Idriss Déby Itno à l’Élysée ; réorientation actée vers la coopération économique.
- Mai 2026 : entretien bilatéral Déby-Macron en marge du sommet Africa Forward à Nairobi ; accords avec des entreprises françaises sur les infrastructures routières, éducatives et sanitaires.
- 25 septembre 2026 : Forum économique Tchad-France à Paris, co-porté par le ministère des Finances et le MEDEF International, autour des priorités du Plan National de Développement « Tchad Connexion 2030 » : eau, énergie, infrastructures, mines, industrie, agriculture, élevage, santé et formation.
Ce que dit ce 14 juillet
De Koufra à Paris, du serment de 1941 au retrait de 2025, le Tchad n’a jamais été un simple spectateur de l’histoire française : il en a été un acteur, parfois décisif, souvent oublié.
En 2026, la relation change de nature. Le Tchad ne demande plus une protection : il propose un partenariat.
Le 14 juillet célèbre une nation qui s’est libérée. Le Tchad, lui, célèbre une histoire dont il fut l’un des maillons et qu’il entend, cette fois, écrire à ses propres conditions.
Dossier ChagraMedias



Laisser un commentaire