Soudan : quand les intérêts régionaux étouffent la quête de justice
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Soudan : quand les intérêts régionaux étouffent la quête de justice

Entre accusations d’armes chimiques, livraisons d’armes sophistiquées et rivalités d’influence, la guerre au Soudan s’enlise. Trois ans après le déclenchement des combats, les appels à la paix se multiplient, mais la reddition de comptes reste limitée. À New York comme dans les capitales régionales, la diplomatie avance sur une ligne de crête, tandis que les civils continuent de payer le prix du conflit.

Le Soudan reste prisonnier d’une guerre dont les ramifications dépassent largement ses frontières. Depuis avril 2023, l’affrontement entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR) a transformé le pays en champ de bataille, mais aussi en terrain d’affrontement des influences régionales et internationales.

À New York, en marge de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, la crise soudanaise s’est imposée au cœur des discussions diplomatiques. Une réunion ministérielle de haut niveau, portée notamment par l’ancien Premier ministre Abdalla Hamdok, a cherché à remobiliser la communauté internationale autour d’un objectif : obtenir l’arrêt des combats et l’instauration d’une trêve humanitaire.

Mais derrière les déclarations diplomatiques, une autre réalité apparaît : les intérêts des puissances régionales compliquent la recherche d’une sortie de crise.

Alors que le chef de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhan, était attendu aux Nations unies, Reuters a rapporté que les États-Unis lui avaient refusé un visa d’entrée avant son intervention prévue devant l’ONU. Selon des sources citées par l’agence, cette décision serait liée à une proposition américaine de cessez-le-feu rejetée par Port-Soudan.

Le département d’État américain a, de son côté, adopté une position particulièrement ferme, affirmant que ni les Forces armées soudanaises ni les Forces de soutien rapide, et pas davantage leurs directions respectives, ne constituent un gouvernement légitime et constitutionnel du Soudan. Washington dit vouloir accroître le coût de la poursuite de la guerre pour les belligérants et les réseaux qui contribuent à alimenter le conflit.

À la crise militaire s’ajoute désormais une controverse particulièrement grave : celle de l’utilisation présumée d’armes chimiques.

En septembre 2026, des enquêtes publiées par The Washington Post et The New York Times, s’appuyant notamment sur des documents secrets, ont fait état de la constitution par l’armée soudanaise d’un stock clandestin d’armes chimiques et de la production de munitions contenant du chlore. Ces informations font également état d’une utilisation présumée de ces armes contre les Forces de soutien rapide. L’armée soudanaise rejette ces accusations.

Face à ces allégations, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques apparaît comme l’une des principales instances susceptibles de conduire une vérification technique indépendante. Pourtant, malgré les accusations soulevées depuis 2025, aucune enquête internationale indépendante de cette ampleur n’a encore permis de trancher définitivement la question.

Les États-Unis ont affirmé, lors de la 112e session du Conseil exécutif de l’OIAC à La Haye, avoir conclu, après une analyse technique qu’ils qualifient de rigoureuse et indépendante, à l’utilisation d’armes chimiques par le gouvernement soudanais en 2024 et à une situation de non-respect de la Convention en 2025.

Port-Soudan conteste cette lecture. Une enquête nationale soudanaise a conclu à l’absence de preuves établissant l’utilisation d’armes chimiques. Les États-Unis ont toutefois refusé de considérer cette enquête nationale comme un substitut à une vérification internationale indépendante, le Soudan étant partie à la Convention sur l’interdiction des armes chimiques depuis 1999.

Dans cette guerre aux multiples acteurs, l’Arabie saoudite occupe une position singulière. Après avoir accueilli les pourparlers de Djeddah entre les belligérants et participé aux initiatives internationales destinées à mettre fin au conflit, Riyad a progressivement renforcé ses relations avec Abdel Fattah al-Burhan.

Reuters a également rapporté que Riyad avait joué les intermédiaires dans un projet de contrat d’armement pakistanais destiné à l’armée soudanaise, estimé à environ 1,5 milliard de dollars, avant de demander son annulation et d’indiquer qu’il ne le financerait pas.

Cette évolution illustre la complexité des alliances autour du conflit. Alors que plusieurs acteurs internationaux appellent à la fin de la guerre, les relations bilatérales et les intérêts stratégiques continuent de peser sur les rapports de force.

L’Égypte, elle aussi, a affirmé son soutien aux institutions nationales soudanaises et au principe d’un monopole institutionnel de la force, une position favorable au rôle central de l’armée. Le Caire s’est parallèlement engagé dans différentes initiatives diplomatiques tout en apportant un soutien militaire à al-Burhan, selon les éléments rapportés dans le dossier.

Le conflit soudanais est également devenu un laboratoire pour les technologies militaires modernes.

Des drones turcs de type Bayraktar Akıncı ont notamment été identifiés dans le contexte du conflit. Le Washington Post avait rapporté en mars 2025, sur la base de documents, de communications, de registres commerciaux et de données de vols, l’arrivée d’armes et de drones de fabrication turque destinés à l’armée soudanaise.

Selon les éléments rapportés, la Sudanese Defense Industries Corporation aurait conclu avec Baykar un contrat d’environ 120 millions de dollars portant sur des drones et des munitions. Les livraisons auraient commencé en 2024, avec l’intervention de techniciens turcs pour la mise en service des équipements. Ankara a cependant nié apporter un soutien militaire à l’une ou l’autre des parties.

En septembre 2026, la Mission d’établissement des faits des Nations unies a indiqué que les deux camps avaient commis de graves violations du droit international et que certaines opérations de drones pourraient relever de crimes de guerre.

Justice à géométrie variable ?

C’est là que se trouve l’un des nœuds du problème.

Les appels à enquêter sur les exactions attribuées aux Forces de soutien rapide se multiplient. Mais les accusations visant l’armée soudanaise soulèvent elles aussi de graves questions. Les États-Unis ont imposé des sanctions à Abdel Fattah al-Burhan et accusé les forces armées placées sous son commandement de violations du droit international humanitaire, notamment d’attaques contre des civils et des infrastructures, d’opérations meurtrières et d’entraves à l’aide humanitaire.

Human Rights Watch avait pour sa part estimé, en juin 2025, que certaines frappes de l’armée soudanaise au Darfour constituaient des crimes de guerre, faisant état d’un nombre important de victimes civiles.

La question qui demeure est donc aussi simple que vertigineuse : comment rendre justice dans une guerre où les acteurs sont soutenus, influencés ou courtisés par plusieurs puissances régionales et internationales ?

Tant que les mécanismes d’enquête restent limités, les accusations continuent de s’accumuler sans toujours déboucher sur des procédures à la hauteur de leur gravité. Et pendant que diplomates, puissances régionales et acteurs militaires négocient leurs intérêts, le Soudan demeure enfermé dans une guerre dont le coût humain ne cesse de s’alourdir.

La paix est régulièrement invoquée. La justice, elle, semble encore attendre son heure.

La Rédaction

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