Le 3 février 2008, alors que N’Djamena croulait sous les tirs et les colonnes rebelles, une scène s’est jouée derrière une porte de quartier : celle du domicile du Professeur Ibni Oumar Mahamat Saleh. Quelques minutes ont suffi pour que des hommes en uniforme l’arrachent à sa famille et fassent de lui l’un des disparus les plus emblématiques de l’histoire politique tchadienne. Depuis, aucune trace. Seulement un silence lourd, étatique, obstiné.
Scientifique de haut vol, mathématicien applaudi dans les universités européennes, Ibni était bien plus qu’un intellectuel. Il était un passeur : de savoir, de valeurs, de dialogue entre continents. Mais aussi, et surtout, un homme de convictions. Dans un pays où les mots justice et démocratie se perdent trop souvent dans les limbes des intentions, il incarnait une promesse : celle d’un Tchad plus libre, plus responsable, plus juste. Un Tchad auquel il croyait profondément.
Tout s’effondre ce 3 février. En pleine offensive rebelle sur la capitale, Ibni disparaît. Pas de preuve, pas de corps, pas d’explication officielle cohérente. Les commissions d’enquête se suivent, puis se contredisent ou s’éteignent. Les responsabilités se dissolvent dans les méandres du pouvoir. Dix-huit ans plus tard, la vérité reste inaccessible ou soigneusement tenue à distance.
Cette disparition n’est plus seulement une affaire politique : elle est devenue une blessure nationale. Une cicatrice ouverte qui raconte, à elle seule, des décennies de violences, de zones d’ombre et de dénis institutionnels. Mais elle est aussi le symbole d’une résistance silencieuse.
Car la mémoire d’Ibni, elle, ne s’est jamais effacée.
Elle vit dans les amphithéâtres où son nom revient comme un exemple de rigueur et d’excellence.
Elle résonne dans les communautés scientifiques internationales qui lui rendent hommage chaque année.
Elle persiste dans les voix, au Tchad comme ailleurs, qui exigent justice.
Elle s’accroche à cette conviction fondamentale : la vérité n’est pas une faveur accordée par un État, mais un droit inaliénable.
Dix-huit ans ont passé. Il reste la détermination. Il reste la dignité. Il reste le devoir de mémoire.
Et tant que la lumière ne sera pas faite sur la nuit du 3 février 2008, l’histoire d’Ibni Oumar Mahamat Saleh ne pourra être refermée.
Parce qu’un pays qui fait taire ses esprits les plus brillants se condamne à l’ombre.
Parce qu’un peuple qui renonce à la vérité renonce à lui-même.
Parce qu’Ibni, dix-huit ans après son enlèvement, demeure plus vivant que le silence qui l’entoure.
La Rédaction
